Tuesday 16 Oct 2018


À Tel-Aviv, la ruée vers « l’or numérique »


tel avivDans les tours de verre du centre de la ville israélienne, une foule de start-up innovent et inventent pour séduire tous les marchés de la planète par leurs produits et découvertes. C’est un état d’esprit unique qui règne parmi ces jeunes entrepreneurs alliant compétences, disponibilité et sens de l’initiative.

 

ADRIEN JAULMES ENVOYÉ SPÉCIAL À TEL-AVIV

Le long du boulevard Rothschild, le centre de Tel-Aviv connaît depuis quelques années une floraison presque aussi spectaculaire que celle des ficus sycomores qui ombragent les pistes cyclables. Des tours de verre poussent entre les fameuses maisons de style Bauhaus des années 1930.

Cette éclosion est celle des start-up (jeunes pousses), sociétés innovantes fondées par des associés parfois âgés d’à peine vingt ans, et qui ont trouvé dans le centre historique de Tel-Aviv un écosystème particulièrement propice. Depuis 2009, leur nombre a crû de manière exponentielle. On en compte aujourd’hui plus de 600 dans le centre-ville, et le double dans toute l’agglomération. Ce qui fait de Tel-Aviv la deuxième capitale mondiale des start-up, après la Silicon Valley, en Californie.

Ces entreprises ne parviendront pas toutes à maturité, ne seront pas toutes rachetées par des géants de la nouvelle économie, mais rien ne leur interdit d’espérer. Bien au contraire. En 2012, Face, logiciel de reconnaissance faciale développé par une jeune société de Tel-Aviv, avait été racheté pour 60 millions de dollars par Facebook. En juin dernier, Google a mis la barre nettement plus haut en s’offrant pour plus d’un milliard de dollars (la somme exacte n’a jamais été communiquée officiellement) le rachat de la compagnie israélienne Waze Mobile, et son application pour téléphone portable, combinaison ludique de guidage GPS automobile et de réseau social appliqué à la circulation routière. L’énergie créatrice des jeunes entrepreneurs et la fièvre des investisseurs a été décuplée par ces rachats. Cette ruée vers l’or numérique se déroule dans un périmètre grand comme un arrondissement parisien, entre les boulevards Rothschild et Dizengoff.

Les raisons de cette fièvre créatrice sont multiples. Et pas forcément faciles à résumer. « Si vous me demandez ce qui est en train de se passer, ou pourquoi cela se produit ici, je vous répondrais que je n’en sais rien, admet le maire de la ville, Ron Huldai. Tout ce que je peux vous dire, c’est que même si nous ne comprenons pas toutes les raisons de ce phénomène, nous faisons tout pour l’encourager. » La municipalité a lancé une série de projets destinés à faire de la ville une future capitale des start-up. Des bornes Wi-Fi sont en cours d’installation dans tout le centre-ville, qui permettront, d’ici à la fin de l’année, de se connecter gratuitement à Internet dans la rue, à la terrasse des cafés et même sur les plages.

La mairie a aussi créé dans les locaux de la bibliothèque municipale un espace permettant à de jeunes sociétés naissantes de se consacrer à leur projet, sans contraintes matérielles. Une dizaine de ces compagnies sélectionnées sur dossier bénéficient pendant quatre mois d’un local et de connexions Internet gratuites. On y trouve autour de longues tables de jeunes entrepreneurs en tongs qui pianotent derrière les écrans de leurs ordinateurs argentés, décorés d’une célèbre pomme lumineuse. « Avant, nous nous réunissions dans un garage, dit Roy Bar-Adon, créateur d’Appex, une application qui agrège des contenus commerciaux. Maintenant, nous sommes beaucoup plus à l’aise pour travailler. Mais l’intérêt de ce programme n’est pas uniquement de bénéficier d’un local : se retrouver aux côtés d’autres développeurs permet d’échanger des idées, de comparer nos solutions, c’est très enrichissant. »

Des crèches et des jardins d’enfants, des lieux collectifs sont aussi créés pour accompagner le mouvement d’une jeune population vers le centre-ville. « Il y a quinze ans, les gens, et particulièrement les jeunes couples, quittaient le centre de Tel-Aviv, confie le maire. Aujourd’hui, ils reviennent : un tiers de la population de Tel-Aviv est âgé de 18 à 35 ans. »

L’État israélien encourage aussi activement cette floraison de jeunes entreprises. Tamat, organisme dépendant du ministère de l’Économie, offre un soutien financier non négligeable aux sociétés fondées sur les nouvelles technologies pendant les premières années de leur existence, rallongeant de 20 à 30 % leur capital de départ et leur offrant une fiscalité allégée.

Omer Perchik, 28 ans, cofondateur d’any.DO, une application d’agenda intelligent pour téléphones, apporte d’autres explications à cet esprit d’entreprise collectif : « L’environnement régional d’Israël n’est pas particulièrement amical. Notre voisinage nous oblige à être inventifs et innovants si nous voulons survivre en tant que nation. » Dans le domaine informatique, cette inventivité s’est traduite par le développement d’une branche nouvelle des forces armées, chargée de la guerre cybernétique. Sur ce nouveau champ de bataille, les jeunes programmeurs israéliens, incorporés pendant leurs trois ans de service militaire obligatoire dans l’équivalent informatique des forces spéciales, acquièrent une expérience incomparable. L’une des pépinières de ces jeunes talents est aussi la plus secrète des unités de Tsahal. Connue sous le seul nom d’Unité 8200, cette formation recrute activement les jeunes pirates informatiques et petits génies de la programmation, et met leurs talents au service de projets plus audacieux. Ses activités sont classifiées, mais beaucoup de spécialistes la soupçonnent de ne pas être entièrement étrangère à l’invention des virus informatiques qui ont, ces dernières années, dévasté à distance le programme nucléaire iranien.

Omer Perchik ne veut pas dire laquelle, mais admet volontiers être lui-même issu de l’une de ces unités de choc cybernétiques. « Ces unités sont comme des universités, déclare-t-il. Avec une différence de taille : lorsque vous en sortez, à 23 ans, vous avez une meilleure compréhension de la technologie et de ses applications concrètes que n’importe quel diplômé de Yale ou de Harvard. Et nettement plus d’expérience : on vous a fourni très jeune des moyens importants et on vous a laissé faire à peu près ce que vous vouliez. Après être passé par ce genre de formation, vous savez que vous pouvez faire des choses extraordinaires. »

Profitant de cette solide formation, les start-up de Tel-Aviv ne se consacrent pas uniquement à créer des applications pour téléphones intelligents et réseaux sociaux. Elles innovent aussi dans des domaines plus sérieux. Ami Daniel et ses associés, anciens officiers de la marine israélienne, ont fondé Windward : une société d’analyses maritimes prédictives, basées sur le « big data », soit le traitement d’un nombre gigantesque de données. Ils ont développé un extraordinaire outil qui permet à son utilisateur d’analyser les mouvements de tous les navires sur toutes les mers du globe. Ses débouchés sont variés : lutte contre la pêche illégale, le trafic de pétrole, la contrebande… Windward a déjà un certain nombre de clients dans le monde, États et grands groupes pétroliers, qui ont tout de suite saisi le potentiel de leur technologie, déjà parfaitement opérationnelle. Mais même si la jeune société évolue dans un contexte d’« Océan bleu » (terme qui désigne un secteur de l’économie entièrement nouveau, où la concurrence n’existe pas encore, à l’opposé de l’« Océan rouge »), son exemple est comparable à celui des autres start-up : une idée presque géniale tellement elle est simple, des défis techniques colossaux et une ambition sans limite.

Surtout, la compagnie s’appuie avant tout sur les compétences de leurs fondateurs. « À la base de tout se trouvent les ressources humaines, selon Ami Daniel, cofondateur de Windward. Les capacités techniques de programmation existent dans beaucoup d’endroits du monde. Les particularités de Tel-Aviv sont surtout celles des gens qui y travaillent : sens des responsabilités, compétence et confiance en soi, habitude de penser en dehors des schémas établis. Et, bien sûr, disponibilité de capitaux nettement plus faciles à lever. »

Tout n’est pas idéal dans la nouvelle économie des start-up israéliennes : un petit pays, une langue qui n’est guère parlée à l’étranger, une politique de visas qui décourage le recrutement à l’étranger… Les tentatives du maire de Tel-Aviv pour convaincre le gouvernement de créer un visa spécial start-up n’ont, pour l’instant, pas abouti. Mais ces contraintes ne semblent pas pouvoir entraver l’extraordinaire esprit d’entreprise de cette nouvelle génération d’Israéliens. « Mesugalut, le mot hébreu qui désigne ce sentiment de compétence, résume assez bien cet état d’esprit très israélien, dit Ami Daniel. C’est un mélange de responsabilité individuelle et d’esprit d’initiative. Les Israéliens apprennent dès leur plus jeune âge que personne ne va résoudre leurs problèmes, si ce n’est eux-mêmes. »

 

Le Figaro lundi 26/08/2013

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